Culture
Texte publié lors de la publication du journal CUT septembre 2013.
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Texte publié au cours d'actions à objectifs artistiques menées par l'association Kaléidoscope dans un quartier "défavorisé"à Nîmes en mai 2004.
Tranche d'immeuble
Monsieur A est marié et a cinq enfants. Il vit dans le quartier des Peintres depuis dix ans. Il a retrouvé du boulot depuis six mois et loue au dixième étage un appartement dont il est très content. "C'est vrai, parfois on a un peu de bruit en bas dans la rue, il y a sans doute du trafic, mais quand même ça a changé, sans doute depuis qu'ils ne vendent plus d'alcool à la station service. Le chien de madame B aboie aussi sans raison. Sinon, d'ici, regardez ma vue, aujourd'hui, on peut voir le Mont Ventoux !"
Madame B loue, elle, depuis dix ans et habite au neuvième, elle est retraitée. Les enfants de monsieur A sont parfois un peu bruyants mais son grand plaisir est de
croiser le matin la petite fratrie partir à l'école. Madame B n'ose pas leur dire de faire moins de bruit, son chien aboie souvent au bruit du passage de l'ascenseur."Je suis bien ici". Madame C vit dans l'immeuble depuis trente ans et ne veut pas en bouger. Elle a bien cherché à acheter ailleurs, mais les prix sont tels qu'elle devrait se contenter d'un deux pièces là où elle en dispose de cinq. Aujourd'hui, ses enfants "sont partis", mais elle veut garder "son espace". "Certains jettent parfois leurs poubelles par le balcon, moi, je ne comprends pas qu'on ne puisse pas les descendre, comme tout le monde". Elle a cependant ici ses "repères" et tient à les garder et puis il y a le marché, tous les mercredis : "que j'apprécie, même si je me suis déjà fait voler mon porte-monnaie".
Monsieur D habite au sixième et vit seul avec sa femme. Ils sont tous les deux retraités de la SNCF. Monsieur D gère, bénévolement et avec l'aide de la mairie, une salle de boxe dans le sous-sol de l'immeuble dans laquelle viennent s'entraîner, entre autres, un des fils de monsieur A et les deux fils de monsieur G : "...on dit : c'est toujours les mêmes qui font des conneries, mais mon père était réfugié espagnol et à cette époque, c'était toujours les Espagnols."
Monsieur et madame E habitent au cinquième. Dans le hall de l'immeuble, madame E reste le nez dans sa boîte aux lettres pour ne pas prendre l'ascenseur avec monsieur D. Madame E a lancé une pétition pour fermer la salle de boxe de monsieur D sous prétexte que celle-ci allait attirer "la violence". Monsieur E n'est pas d'accord mais ne l'a pas dit. Sa femme crie toujours plus fort que lui. Madame E n'ose toujours pas, le mercredi, descendre pour faire le marché et préfère se rendre à l'hypermarché en voiture "c'est plus pratique".
Madame F est seule avec ses trois enfants. La plus grande, âgée de vingt ans, rappelle à monsieur E sa fille disparue, il y a maintenant cinq ans, dans un accident de voiture. Mademoiselle F est tombée amoureuse, il y a deux jours, d'un jeune boxeur remontant par l'escalier de son entraînement. Elle rend secrètement jaloux le plus grand fils de monsieur G qui se défoule sur le jeune-boxeur-remontant-l'escalier qui ne comprend pas pourquoi le plus grand fils de monsieur G lui tape si fort dessus à l'entraînement. Le deuxième fils de monsieur G se rend régulièrement à la médiathèque où il discute des dernières acquisitions disponibles dans les casiers avec la "seconde" de madame F.
Madame et monsieur H ne restent pas. Pour eux le quartier a trop changé. Contrairement à Madame C, ils ont acheté un deux pièces de trente mètres
carrés "en centre ville". Ils ont vendu leur voiture et déménagent "sans regrets". Mais les plus anciens dans l'immeuble savent que c'est faux. D'ailleurs, Monsieur H a confessé, dans les garages, pas plus tard qu'hier, à monsieur D à la recherche du jeune-boxeur-remontant-l'escalier qui embrassait furtivement mademoiselle F à côté du local à poubelle, qu'ils allaient regretter "ici", et même madame E, ce qui n'est pas peu dire.
Madame I cuisine pour ses enfants et son mari comme sa mère lui a appris à cuisiner, il y a quarante cinq ans, sur un autre continent. Ses odeurs de cuisine embarrassent monsieur J deuxième-gauche qui n'ose pas se plaindre car madame I vient assez régulièrement lui offrir une part de sa cuisine. Monsieur J est divorcé et vit seul depuis maintenant vingt-cinq ans. Il a l'oeil sur monsieur K qui n'hésite pas à venir taper à la porte de madame I, souvent avec violence. Monsieur K est
alcoolique et fait peur à ses enfants.
L'appartement du rez-de-chaussée n'est toujours pas reloué. Le syndic va placer une porte blindée pour éviter les locataires intempestifs. Le nouveau concierge n'est toujours pas venu prendre la place de l'ancien retrouvé pendu dans les garages, par monsieur H, le soir du réveillon du Jour de l'An. Son geste a rendu madame B très triste. On croit que c'est à cause de la solitude.
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L'oeil
comme un grand coeur
Maurice
Pialat, ou la réalité nue
Par
Olivier Nouvel, spectateur.
Maurice
Pialat est mort il y a dix ans, on commémore. Il faut réunir les
familles. Toutes les familles : la bourgeoise, la reconstituée, la
monoparentale, la duoparentale, la trop présente, la trop absente,
la de substitution, l'unisexe, l'éclatée, la prolétarienne, etc.
Sauf la normale, car la famille normale on sait tous que ça n'existe
pas. La famille, ce mot-miroir plein de liens dans lequel on se prend
les pieds, qui rassemble des personnes sous un même toit pour des
raisons diverses (filiales, hasardeuses), des êtres qui tentent de
s'entendre, de se supporter et, souvent vainement, de ne pas abdiquer
sous le poids des idées reçues, oubliant derrière le nom de
« fils », de « fille », de « père »
ou de « mère », les personnes sensibles. Le théâtre de
la famille et ses scènes de bonheur, d'amour, de violence, de haine
et le cinéma de Maurice Pialat qui se saisit de cette matière
révolutionnaire pour fixer des moments, des personnages,
universellement dérangeants et jusqu'alors peu visibles, parce qu'il
est bien connu qu'on ne lave son linge sale qu'en famille.
Vu
sous cet angle, le cinéma de Maurice Pialat est pour moi un grand
lavomatic supprimant les tâches de fausses pudeurs que par premier
réflexe on tente de cacher ou d'ignorer. Les relations humaines dans
la famille, si elles sont quelques fois possibles, contiennent toutes
une part d'inavouable, faites de petites et grandes lâchetés, de
renoncements, de non-dialogue qui peuvent conduire au pire, là où,
a priori, tout est don de soi, épanouissement. « Le fond de
tout est pourri » explique Loulou en citant Chardonne. Montrer
la face sombre de l'homme organisé en lignage est « d'utilité
publique » pour mieux saisir la vérité de ce que nous vivons
au quotidien. C'est un minimum pour tout candidat à la connaissance.
Les
films de Maurice Pialat sont pourvus de scènes récurrentes et
obligatoires dans cette nouvelle grammaire du coup de poing affectif
: mariage, repas, enterrement, pour se souvenir de visages, de
postures, de détails qui ne montrent pas plus (pas moins non plus
d'ailleurs) et dans des circonstances qui nous sont intimes, que la
présence en vie de personnages filmés, d'une humanité si pleine et
si entière qu'elle finit par faire 360° pour arriver au monstrueux,
comme une figure de style qui prendrait toutes les palettes de
l'homme en représentation.
La
séance terminée, il est difficile de nier. Comme ces petites
phrases désagréables que l'on s'entend dire par quelqu'un qui nous
connait bien et dont on reconnaît au fond de soi la vérité. Par
ailleurs, la séance peut s'avérer bénéfique pour celui, en quête
de sens et enfermé dans sa solitude, qui pensait son histoire
familiale singulière.
Dans
la famille Pialat, je voudrais la mère.
La
mère, les mères, ont souvent une place ambigüe, assez
indéfinissable, disparate dans cette cinématographie ; êtres tout
puissants (assumé ou pas), qui savent ou non maîtriser leur force
symbolique et qui, parfois, laissent la foudre traverser qui bon lui
semble comme une fée maîtriserait mal sa baguette magique :
Jacqueline Dufranne (La maison des
bois, Loulou),
Monique Mélinand (La gueule ouverte)
; Marie Louise Thierry (L'enfance nue)
Evelyne Kerr ( Janine,
A nos amours)
; Géraldine Pailhas (Le Garçu).
Les
pères peuvent se trouver d'un côté comme de l'autre de la morale,
ou des idées reçues, comme si le cinéaste ne voulait pas décider
une fois pour toutes, juste montrer et peut-être prendre partie
lorsqu'au pied du mur il s'agit de choisir entre le costume de père
ou la relation d'un être avec un autre, fut-il son fils ou sa fille
: Pierre Doris (La maison des bois),
René Thierry , (L'enfance nue)
; Maurice Pialat (A nos amours,
Sous le Soleil de Satan),
Hubert Deschamps (La Gueule ouverte,
Janine),
Gérard Séty (Van Gogh),
Claude Davy (Le Garçu),
Gérard Depardieu (Le Garçu).
Et
puis dans la famille Pialat, il y a les enfants. Les enfants ont une
place à part, filmés avec curiosité bienveillante, un naturel
déroutant. L'enfant est presque l'acteur parfait dans ce système :
spontané, pas encore dissimulateur, sans pudeur, assez intelligent
pour comprendre ce que l'on attend de lui, sans formatage ; il
correspond de façon naturelle à ce que recherche un réalisateur
qui a besoin de se laisser surprendre pour avancer. Les enfants sont
très doués pour produire ces petits accidents qui rendent les
scènes meilleures, ils croient en leur spontanéité, ils
l'attendent, l'écoutent comme s'ils avaient l'intuition géniale que
cette partie là de leur non-réflexion leur fera mieux comprendre le
monde, les fera grandir plus vite. Cette énergie appelle
l'imagination du public à toujours être en avant, en marche. C'est
un système sensible qui fait penser aux résultats des films de
Maurice Pialat, où l'enfermement dans l'acquis, l'académisme, sont
bannis ; et où triomphe cette façon particulière de laisser entrer
ce qu'il faut d'inconnu, de hasard, car trop conscient de ne pas être
assez fort pour tout maîtriser et au final atteindre le but ultime :
ne pas s’emmerder.
Maurice
Pialat doit aux enfants son premier succès au cinéma (L'enfance
nue). Donc les enfants de Maurice :
les filles, Sandrine Bonaire (A Nos
Amours), Alexandra London (Van
Gogh), les fils : Gérard Depardieu
(Loulou,
Sous le Soleil de Satan)
Dominique Besnehard (A nos amours),
Michel Terrazon (L'enfance nue),
Philippe Léotard (La gueule Ouverte)
et Antoine Pialat (Le Garçu).
Et
puis il y a la famille que l'on choisit au cours de la vie. Les
frères de rencontre ou les mères que l'on n'appelle pas mères mais
quelque fois chéries et avec qui on fait un bout de chemin. Tous ces
nids que l'on occupe comme un coucou sans vergogne, en laissant par
lambeaux derrière soi l'espoir de l'harmonie enfantine entre les
gens, entre ses parents : Claude Davy, Yann Dedet, Daniel Toscan du
Plantier, Arlette Langmann, Micheline Pialat.
Vous
excuserez le fait un peu fictif de convoquer toutes ces personnes les
unes derrières les autres. Mais les inviter dans ce papier les fait
exister un peu, comme un réalisateur ferait exister ces personnages
à l'écran en leur demandant de donner quelque chose de vrai.
J'emprunte leur nom, comme on arrangerait une vieille salle communale
un peu froide de petites guirlandes pour fêter l'anniversaire. Bon,
tout le monde est là, on peut passer à table.
Ma
vie est plus riche que ton blockbuster
Moi,
sensible à l'esthétisme au cinéma, à cette danse du ventre un peu
fourbe qui fait croire qu'ailleurs est d'abord plus beau, puis plus
intelligent, et enfin plus intéressant, qui peut faire haïr sa
propre vie, son propre corps et rendre flou, terne et déprimant son
quotidien, qui donne une image des faits tels qu'ils ne sont souvent
jamais, qui rend par cette même logique les rapports humains
illogiques, noirs ou blancs, bons ou mauvais, à cette
simplification, à ce raccourci qui donne à ceux qui veulent y
croire (parce que le chemin de la réflexion et de la nuance est plus
« porte étroite »), une grille d'analyse simplifiée du
monde. De quoi se fabriquer une boîte à outils pour se faire à
terme un trou dans la tête, ou du moins, de quoi se vider
suffisamment la tête pour être déconnecté de façon définitive
de tout ce qui peut gêner le quotidien (certains pourront rétorquer
que « c'est déjà ça. »). Ce monde frustrant, celui du
beau-soi-disant, de l'esthétisme (comme celui des esthéticiennes),
ne rend pas de service, ne résout pas les problèmes, n'aide pas.
C'est un peu comme ces substances qui vous font oublier l'espace de
quelques heures les problèmes trop écrasants (« Vous allez
voir, avec ce nouveau système : fini les poils ! »).
Pourtant,
une autre voie est possible, car l'amour existe... vraiment, mais
chez les gens vivants. Alors on tombe sur le couple Thierry
(L'enfance Nue)
et leurs lunettes et leurs fringues à faire pâlir n'importe quelle
costumières et sur la réalité de leur présence dans le cadre, sur
Sandrine Bonnaire et sa beauté plastique imparfaite (A
nos amours), sur ces bonnes soeurs
qui prient pour la mort du Garçu... Sur ce petit vieux en Auvergne,
filmé au bout d'un plan séquence dans la foule d'un enterrement (La
Gueule ouverte). Des présences qui
donnent aux images une légitimité, suffisante, évidente, qui font
un boulot réflexif (c'est le moins que l'on puisse demander à une
image de qualité) loin d'un simple « bon moment »
esthétique à la recette éprouvée, élimée, mais toujours
efficace car nous parlant de notre Moi avant les autres, le relatif
ou le social, et qui propose un transfert plastique sans réflexion.
Ces
blocs de réel, souvent fugaces, extraits de la carrière Maurice
Pialat, en tombant sur nos souvenirs, nous ramènent à notre
quotidien de fourmis et le dévoilent une deuxième fois. Ils
agissent par reconnaissance, par mimétisme et nous apprennent à
redécouvrir ce qui nous compose et compose les autres, à nous
apprivoiser dans la simplicité parfois cruelle du regard en quelque
sorte, et donnent au final du charme à une concierge de quartier (Le
Garçu), obligent l'acteur
professionnel, l'individu amateur, à tenter le plan B, celui sans
arrière pensée, pour finir dans ce grand catalogue exact de la
matière humaine contenue dans la filmographie de Maurice Pialat,
comme des morceaux de poèmes filmés. « La peinture m'aura
servi au moins à ça dit le réalisateur dans Positif
en mars 2004 : ne plus avoir de
préoccupation « esthétique ». j'ai un oeil, je m'en
sers et c'est tout. » Frenhofer, peintre génial du Chef
d'oeuvre inconnu chez Balzac explique
au jeune Nicolas Poussin : « La mission de l'art n'est pas de
copier la nature, mais de l'exprimer ».
Les
mystères de la nature
Lancer
une scène, un long plan séquence et attendre de voir ce qui peut se
passer, poser un piège comme un braconnier et attendre le moment V
(pour vérité) : mettre en place le sucre, la tige reliée à un
fil, qui soutient la trappe qui doit retomber sur le morceau de V, se
cacher derrière un buisson et attendre dans l'humilité, la
souffrance et l'espérance. Malgré les difficultés (de nombreux
techniciens, voulant bien faire mais trop « professionnels »
y ont laissé leur amour propre), Maurice Pialat se faisait, dans le
cinéma français, une spécialité de ces petits moments brulants,
de ces friandises qui retapissent un moral en quelques secondes, ces
petites bombes anti vernis, des moments où des bouts de V traversent
l'écran et où le temps préfère s'arrêter parce que ce qu'il voit
là lui échappe car se répète depuis toujours.
Avant
de revoir les films pour ce papier, j'avais en tête la fameuse scène
du repas dans A nos amours
où le père barré de cette famille de dingues revient faire visiter
l'appartement à un inconnu durant un repas. Sandrine Bonnaire
explique dans les bonus du DVD que cette scène n'était pas plus que
le réel devant la caméra ; que Maurice Pialat n'était pas attendu
sur le scénario et que les acteurs ont dû improviser sur sa
présence. Mais depuis, j'en ai découvert d'autres des moments comme
ça, c'est par exemple ce qui se passe entre la mère et son fils
dans La Gueule ouverte,
ou après une discussion un peu intime entre elle et lui, le fils se
lève, allume une clope, met un disque d'opéra et se rassoit. Et les
deux sont en plan large dans la salle à manger d'un petit
appartement de banlieue et les deux ne se parlent plus, écoutent
cette musique venue de nulle part qui remue par de grands mouvements
les esprits, qui ne correspond pas aux personnages ni à la scène ni
à rien et où tout à coup on est mal. Maurice Pialat soulève un
malaise compréhensible aussi en Ouzbekistan ; il nous tire par la
manche en nous glissant à l'oreille : « hé, ptit gars, ça te
dit quelque chose ? ». Ou encore le repas en banlieue chez la
mère de Loulou, pendant lequel Isabelle Huppert comprend et nous
avec qu'elle n'a rien à faire au milieu de ce joyeux bordel qui ne
lui est pas accessible et auquel elle n'appartiendra jamais.
Petits
blocs de sens amalgamés entre eux où l'on vient butiner, trouver
son bonheur, faire ses choix, reconnaître quelqu'un, un moment, un
lieu, un mot, pour finalement se résigner à écouter la messe,
implacable, de cette vérité qui surgit de l'ensemble et qui
s'impose à force de détails.
« C'est
une succession de moments de faiblesse, mais au bout, quelle force
! » explique Marguerite, la fille du docteur Gachet, en parlant
du travail de Van Gogh. On dit souvent que Maurice Pialat était
exigeant mais certains films cumulent les faux raccords : la chemise
de Depardieu au début du Garçu,
raccords lumière dans La Gueule
ouverte, micro de la prise de son
dans Janine...
La construction des scénarios rend cette même impression de
« moments de faiblesse », des ellipses abyssales, des
personnages dont on ne sait pas ce qu'ils font exactement au milieu
du plan, un son parfois très médiocre, mais au bout... quelle force
! J'interprète l'exigence de Maurice Pialat sur cette indéfectible
volonté à aller chercher le moment vivant (V) dans ce qui n'est au
départ qu'un projet de fiction. On parle de théâtre vivant, on
pourrait parler ici de cinéma vivant, mais par périodes, par
phases, par moments. Des moments vivants d'une telle force qu'ils
sont trop difficiles à agréger les uns aux autres, comme autant de
joyaux qui se suffisent à eux-mêmes. Ils sont nichés dans les plis
de la pellicule et surgissent presque quand bon leur semble, comme
des petites bêtes farouches et craintives, comme des enfants.
L'exigence n'est pas d'abord formelle mais bien humaine, et part de
ce que le cinéaste veut sauver du temps chez ses acteurs, ceux qui
ont su lui confier « un moment de leur vie ».
« Au
moment de tourner, il n'y a pas de temps, il n'y a pas le présent,
le passé... Il y a le moment où l'on tourne1. »
Et puis il y a la mort, et ceux qui grandissent dans l'absence.
1site
maurice pialat.net
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Texte publié au cours d'actions à objectifs artistiques menées par l'association Kaléidoscope dans un quartier "défavorisé"à Nîmes en mai 2004.
Tranche d'immeuble
Monsieur A est marié et a cinq enfants. Il vit dans le quartier des Peintres depuis dix ans. Il a retrouvé du boulot depuis six mois et loue au dixième étage un appartement dont il est très content. "C'est vrai, parfois on a un peu de bruit en bas dans la rue, il y a sans doute du trafic, mais quand même ça a changé, sans doute depuis qu'ils ne vendent plus d'alcool à la station service. Le chien de madame B aboie aussi sans raison. Sinon, d'ici, regardez ma vue, aujourd'hui, on peut voir le Mont Ventoux !"
Madame B loue, elle, depuis dix ans et habite au neuvième, elle est retraitée. Les enfants de monsieur A sont parfois un peu bruyants mais son grand plaisir est de
croiser le matin la petite fratrie partir à l'école. Madame B n'ose pas leur dire de faire moins de bruit, son chien aboie souvent au bruit du passage de l'ascenseur."Je suis bien ici". Madame C vit dans l'immeuble depuis trente ans et ne veut pas en bouger. Elle a bien cherché à acheter ailleurs, mais les prix sont tels qu'elle devrait se contenter d'un deux pièces là où elle en dispose de cinq. Aujourd'hui, ses enfants "sont partis", mais elle veut garder "son espace". "Certains jettent parfois leurs poubelles par le balcon, moi, je ne comprends pas qu'on ne puisse pas les descendre, comme tout le monde". Elle a cependant ici ses "repères" et tient à les garder et puis il y a le marché, tous les mercredis : "que j'apprécie, même si je me suis déjà fait voler mon porte-monnaie".
Monsieur D habite au sixième et vit seul avec sa femme. Ils sont tous les deux retraités de la SNCF. Monsieur D gère, bénévolement et avec l'aide de la mairie, une salle de boxe dans le sous-sol de l'immeuble dans laquelle viennent s'entraîner, entre autres, un des fils de monsieur A et les deux fils de monsieur G : "...on dit : c'est toujours les mêmes qui font des conneries, mais mon père était réfugié espagnol et à cette époque, c'était toujours les Espagnols."
Monsieur et madame E habitent au cinquième. Dans le hall de l'immeuble, madame E reste le nez dans sa boîte aux lettres pour ne pas prendre l'ascenseur avec monsieur D. Madame E a lancé une pétition pour fermer la salle de boxe de monsieur D sous prétexte que celle-ci allait attirer "la violence". Monsieur E n'est pas d'accord mais ne l'a pas dit. Sa femme crie toujours plus fort que lui. Madame E n'ose toujours pas, le mercredi, descendre pour faire le marché et préfère se rendre à l'hypermarché en voiture "c'est plus pratique".
Madame F est seule avec ses trois enfants. La plus grande, âgée de vingt ans, rappelle à monsieur E sa fille disparue, il y a maintenant cinq ans, dans un accident de voiture. Mademoiselle F est tombée amoureuse, il y a deux jours, d'un jeune boxeur remontant par l'escalier de son entraînement. Elle rend secrètement jaloux le plus grand fils de monsieur G qui se défoule sur le jeune-boxeur-remontant-l'escalier qui ne comprend pas pourquoi le plus grand fils de monsieur G lui tape si fort dessus à l'entraînement. Le deuxième fils de monsieur G se rend régulièrement à la médiathèque où il discute des dernières acquisitions disponibles dans les casiers avec la "seconde" de madame F.
Madame et monsieur H ne restent pas. Pour eux le quartier a trop changé. Contrairement à Madame C, ils ont acheté un deux pièces de trente mètres
carrés "en centre ville". Ils ont vendu leur voiture et déménagent "sans regrets". Mais les plus anciens dans l'immeuble savent que c'est faux. D'ailleurs, Monsieur H a confessé, dans les garages, pas plus tard qu'hier, à monsieur D à la recherche du jeune-boxeur-remontant-l'escalier qui embrassait furtivement mademoiselle F à côté du local à poubelle, qu'ils allaient regretter "ici", et même madame E, ce qui n'est pas peu dire.
Madame I cuisine pour ses enfants et son mari comme sa mère lui a appris à cuisiner, il y a quarante cinq ans, sur un autre continent. Ses odeurs de cuisine embarrassent monsieur J deuxième-gauche qui n'ose pas se plaindre car madame I vient assez régulièrement lui offrir une part de sa cuisine. Monsieur J est divorcé et vit seul depuis maintenant vingt-cinq ans. Il a l'oeil sur monsieur K qui n'hésite pas à venir taper à la porte de madame I, souvent avec violence. Monsieur K est
alcoolique et fait peur à ses enfants.
L'appartement du rez-de-chaussée n'est toujours pas reloué. Le syndic va placer une porte blindée pour éviter les locataires intempestifs. Le nouveau concierge n'est toujours pas venu prendre la place de l'ancien retrouvé pendu dans les garages, par monsieur H, le soir du réveillon du Jour de l'An. Son geste a rendu madame B très triste. On croit que c'est à cause de la solitude.
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