Critiques littéraires
Tu prends le pouvoir, ou tu reçois des ordres ?*
Patrick, prof de Français proche de la crise de la quarantaine, amène un soir son jeune fils aller voir les canards autour des bâtiments de sa banlieue des bords de Loire. Il assiste de façon indirecte à la mort d’un élève de son collège. Un fait relaté le lendemain dans la presse locale comme un accident mais qui, pour notre héros fatigué, prend toutes les formes de la bavure. Encouragé par sa femme (Hélène, compréhensive, intelligente, tellement que ça donne envie de se marier), et par la douce mélodie des Clash (Et tout le monde agit / Comme on le lui a dit…), il décide dans un élan régénérateur d’arrêter la bonne conscience et les beaux discours canapé-Kronenbourg pour passer aux actes. Pas de grands actes, mais de ceux qui pourraient concerner n’importe qui d’entre nous dans sa situation. Une visite aux parents de la victime, une discussion avec Tony le meilleur pote de l’assassiné, une recherche dans la presse sur la Bac du coin et ses écussons miliciens… Des petits gestes, plus près du Poulpe que des Experts, pour recréer un peu de liens et remettre un peu de sens dans cette société fatiguée, à la dérive. Michel Brosseau fait claquer les phrases à coup de propositions indépendantes. Comme si les relatives ou les subordonnées étaient inadaptées à décrire l’époque. Un joli tandem avec son éditeur, sympathique petite maison qui confectionne ses livres comme autant de pavés de granit, au sens propre, comme au figuré. La reliure collée est soudée à l’arc, et demande trois kilos de pression pour tenir le livre ouvert. Mais le message passe, l’époque demande décidément de faire des efforts…
La bac d’abord
de Michel Brosseau
Les Editions du Barbu
2008
Pour Klibre.fr
La Psy, chose pas forcément inutile
Parmi les auteurs américains à l’ascendant certain dans le registre du « Policier/thriller » Jonathan Kellerman fait figure d’enfant gâté. Le succès du Rameau brisé (Seuil/Point 2004) où sont mis en scène, pour la première fois, le psychologue Alex Delaware et son ami flic Milo Sturgis, ouvre un filon prolifique qui lui vaut l’Edgar Award en 1986. Los Angeles, ville nombril des maîtres du monde en sandalettes toute l’année, où l’on « jette » sur la table l’argent de la note en quittant le restaurant à la fin du déjeuner. Milo Sturgis et Alex Delaware y planchent sur le meurtre d’un couple d’ados retrouvés morts dans une voiture sur Mulholland Drive (on frémit en repensant à David Lynch). Serial killer ? Prétendant jaloux ? Alex, narrateur psychologue et nouveau héros des temps modernes, à toujours de nombreuses réponses aux questions de Milo. La psychologie se veut omisciente et efficace « nous qui guérissons l’âme… », sans cependant parvenir à étayer une intrigue un peu molle qui part en digressions pour revenir par des chemins un peu tordus. Les descriptions sont partout méthodiques et conformes aux plans de l’auteur qui enchaîne les événements et un humour qui se rapproche souvent de l’enthousiasme scout. Une recette qui monte les pages en volume, mais qui ne laisse rien aux phrases faussement inutiles, aux non-dits nécessaires, stimulus de l’imagination. Un livre de grandes vacances à lire plus facilement sur la serviette que sur le divan, ce qui en soit est un peu triste au regard de son titre.
La Psy, Jonathan Kellerman
Traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra
Editions du Seuil
Points / janvier 2007
Pour Klibre.fr
« In Nganga we trust »
D’abord enseignant en histoire politique, Valerio Evangelisti aborde l’écriture par le fantastique avec la série Eymerich, enquêteur au service de l’inquisition, puis, après une anthologie de la science-fiction italienne, il publie plusieurs nouvelles dont Panthéra, tueur à gage mexicain adepte du vaudou. Personnage qu’il réutilise en 2003 dans Black Flag, où son héros se retrouve à la tête d’une bande de pillard sudiste. Anthracite débute justement au moment où, la guerre de Sécession terminée, les patrons des mines et des chemins de fer Américains de Pennsylvanie (en majorité Anglais et leurs affidés Gallois) achèvent dans les faits la victoire du Nord et organisent le capitalisme américain. Face à eux, les associations d’ouvriers, les mystérieux Molly Maguires (Irlandais) leur rappellent que des hommes et des femmes se cachent sous la suie du charbon qui recouvre jusqu’aux collines avoisinantes. Au milieu Panthéra, tueur sans scrupule, passe d’un camp à l’autre avec la déconcertante facilité que lui confère son Nganga et tombe sur un adversaire de son calibre jusqu’au duel final. Mariage réussi entre Sam Peckinpah et Charles Dickens, Valerio Evangelisti utilise finement le passé pour éclairer le présent : « Ils étaient diablement doués pour affubler leurs abus de pouvoir de nobles motivations, même lorsque leur véritable but ne recelait qu’une infime parcelle de morale. » Anthracite devrait cartonner dans toutes les bonnes librairies de Bagdad…
Valerio Evangelisti
Anthracite,
Traduit de l'italien par Jacques Barberi
Rivages/Noir
2008
Pour Klibre.fr
Patrick, prof de Français proche de la crise de la quarantaine, amène un soir son jeune fils aller voir les canards autour des bâtiments de sa banlieue des bords de Loire. Il assiste de façon indirecte à la mort d’un élève de son collège. Un fait relaté le lendemain dans la presse locale comme un accident mais qui, pour notre héros fatigué, prend toutes les formes de la bavure. Encouragé par sa femme (Hélène, compréhensive, intelligente, tellement que ça donne envie de se marier), et par la douce mélodie des Clash (Et tout le monde agit / Comme on le lui a dit…), il décide dans un élan régénérateur d’arrêter la bonne conscience et les beaux discours canapé-Kronenbourg pour passer aux actes. Pas de grands actes, mais de ceux qui pourraient concerner n’importe qui d’entre nous dans sa situation. Une visite aux parents de la victime, une discussion avec Tony le meilleur pote de l’assassiné, une recherche dans la presse sur la Bac du coin et ses écussons miliciens… Des petits gestes, plus près du Poulpe que des Experts, pour recréer un peu de liens et remettre un peu de sens dans cette société fatiguée, à la dérive. Michel Brosseau fait claquer les phrases à coup de propositions indépendantes. Comme si les relatives ou les subordonnées étaient inadaptées à décrire l’époque. Un joli tandem avec son éditeur, sympathique petite maison qui confectionne ses livres comme autant de pavés de granit, au sens propre, comme au figuré. La reliure collée est soudée à l’arc, et demande trois kilos de pression pour tenir le livre ouvert. Mais le message passe, l’époque demande décidément de faire des efforts…
La bac d’abord
de Michel Brosseau
Les Editions du Barbu
2008
Pour Klibre.fr
La Psy, chose pas forcément inutile
Parmi les auteurs américains à l’ascendant certain dans le registre du « Policier/thriller » Jonathan Kellerman fait figure d’enfant gâté. Le succès du Rameau brisé (Seuil/Point 2004) où sont mis en scène, pour la première fois, le psychologue Alex Delaware et son ami flic Milo Sturgis, ouvre un filon prolifique qui lui vaut l’Edgar Award en 1986. Los Angeles, ville nombril des maîtres du monde en sandalettes toute l’année, où l’on « jette » sur la table l’argent de la note en quittant le restaurant à la fin du déjeuner. Milo Sturgis et Alex Delaware y planchent sur le meurtre d’un couple d’ados retrouvés morts dans une voiture sur Mulholland Drive (on frémit en repensant à David Lynch). Serial killer ? Prétendant jaloux ? Alex, narrateur psychologue et nouveau héros des temps modernes, à toujours de nombreuses réponses aux questions de Milo. La psychologie se veut omisciente et efficace « nous qui guérissons l’âme… », sans cependant parvenir à étayer une intrigue un peu molle qui part en digressions pour revenir par des chemins un peu tordus. Les descriptions sont partout méthodiques et conformes aux plans de l’auteur qui enchaîne les événements et un humour qui se rapproche souvent de l’enthousiasme scout. Une recette qui monte les pages en volume, mais qui ne laisse rien aux phrases faussement inutiles, aux non-dits nécessaires, stimulus de l’imagination. Un livre de grandes vacances à lire plus facilement sur la serviette que sur le divan, ce qui en soit est un peu triste au regard de son titre.
La Psy, Jonathan Kellerman
Traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra
Editions du Seuil
Points / janvier 2007
Pour Klibre.fr
« In Nganga we trust »
D’abord enseignant en histoire politique, Valerio Evangelisti aborde l’écriture par le fantastique avec la série Eymerich, enquêteur au service de l’inquisition, puis, après une anthologie de la science-fiction italienne, il publie plusieurs nouvelles dont Panthéra, tueur à gage mexicain adepte du vaudou. Personnage qu’il réutilise en 2003 dans Black Flag, où son héros se retrouve à la tête d’une bande de pillard sudiste. Anthracite débute justement au moment où, la guerre de Sécession terminée, les patrons des mines et des chemins de fer Américains de Pennsylvanie (en majorité Anglais et leurs affidés Gallois) achèvent dans les faits la victoire du Nord et organisent le capitalisme américain. Face à eux, les associations d’ouvriers, les mystérieux Molly Maguires (Irlandais) leur rappellent que des hommes et des femmes se cachent sous la suie du charbon qui recouvre jusqu’aux collines avoisinantes. Au milieu Panthéra, tueur sans scrupule, passe d’un camp à l’autre avec la déconcertante facilité que lui confère son Nganga et tombe sur un adversaire de son calibre jusqu’au duel final. Mariage réussi entre Sam Peckinpah et Charles Dickens, Valerio Evangelisti utilise finement le passé pour éclairer le présent : « Ils étaient diablement doués pour affubler leurs abus de pouvoir de nobles motivations, même lorsque leur véritable but ne recelait qu’une infime parcelle de morale. » Anthracite devrait cartonner dans toutes les bonnes librairies de Bagdad…
Valerio Evangelisti
Anthracite,
Traduit de l'italien par Jacques Barberi
Rivages/Noir
2008
Pour Klibre.fr

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